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Rencontre avec Nikos Aliagas

Quand est née votre passion pour la photographie ?
Assez tôt, dès l’enfance, lorsque j’ai réalisé en tombant sur une photo de mes parents jeunes que le temps passait et que nous changions tous. J’ai d’abord compris l’inexorable mouvement
du temps avant de réaliser qu’on pouvait le figer un court instant. Comme s’il fallait garder le souvenir d’un moment suspendu, de peur  de l’oublier. J’ai alors commencé à photographier les gens
dans un viseur imaginaire que je formais de mes mains. C’est ainsi que mon père m’a offert mon premier appareil photo, un instamatik Kodak avec des petits flashs en forme de cube.
J’embêtais tout le monde dans la famille, certaines photos mal cadrées de mes grand parents doivent attendre quelque part dans une boîte à chaussure. La photo m’a toujours provoqué des émotions, je me souviens de lieux, de personnes croisées comme s’ils étaient dans un cadre photographique. Ma mémoire est d’ailleurs beaucoup plus photographique qu’auditive. Je peux oublier un nom, jamais un visage.

Y a-t-il des photographes célèbres qui vous ont donné envie de vous initier à cet art et qui vous inspirent encore aujourd’hui ?
Plusieurs photographes me fascinent depuis plusieurs longtemps. David Bailey pour l’humanité qu’il est arrivé à déceler dans le regard des stars, j’ai en souvenir des photos des Rolling Stones jeunes, ou d’un Bob Dylan dénudé de tout artifice, un Dali énigmatique… J’aime les portraitistes en général, ceux qui ne gardent que l’essentiel, Richard Avedon en fait partie. Une apparente simplicité cache souvent une connaissance absolue de la lumière, instinctive et intuitive, je suis plus impressionné par un photographe qui n’utilise qu’une seule lumière que par les productions super sophistiquées. Évidemment l’univers de Salgado fait partie de mes incontournables, comme les Gitans de Josef Koudelka qui m’ont bouleversé la première fois que je les ai vus. Les photos brutes en noir et blanc sont mes préférées, j’imagine tellement de couleurs et de parfums dans une photo monochrome.
Un grand photographe grec Vassilis Artikos m’a beaucoup appris sur la façon de transposer les couleurs que l’on voit dans le monde qu’on imagine en noir et blanc derrière l’objectif. Artikos a été
comme un maître pour moi, aujourd’hui encore on peut partir à l’inconnu avec nos boîtiers en main juste pour nous rapprocher de l’âme humaine. La photographie m’ a permis de toucher d’un peu plus près les histoires que j’ai toujours imaginées en observant les gens. J’ai croisé plus de bonté dans les yeux d’un berger que dans celle d’un penseur médiatique.

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En France, on aime cloisonner les talents et on a parfois du mal à accepter qu’une personne puisse avoir plusieurs cordes à son arc. Cet état d’esprit a-t-il été un frein à votre envie d’exposer votre travail photographique ?
Lorsque je fais des photographies (je préfère dire « faire » que « prendre », je le traduis du grec dans ma tête…) le reste n’existe pas. C’est un moment intime qui me permet presque d’oublier tout le reste. L’idée qu’on puisse me reconnaître n’a pas d’importance, comme l’idée qu’on puisse ne pas me reconnaître une quelconque légitimité d’ailleurs. Seule la photo a quelque chose à dire
à ce moment là pour moi, j’essaie d’être le plus sincère possible dans ma démarche et n’ai pas de prétention d’artiste ou de photo-reporter, je recherche plus que je ne veux prouver.
J’essaie de comprendre. Je n’ai certes aucun passe droit, mais j’ai autant le droit qu’un autre d’essayer. La photographie, pour moi, est une nécessité, un besoin impétueux.
Les gens peuvent vous coller les étiquettes qu’ils veulent (que l’on soit connu ou pas), la meilleure façon de les décoller c’est de suivre sa route. Dans le jeu des regards, seul ce que l’on voit compte, pas ce que l’on prétend. La notoriété n’est qu’un prêt, un malentendu au fond. Et je crois exprimer plus de choses intimes derrière un boîtier que devant une caméra. Faire des images me permet de sortir du cadre ou plutôt de la petite lucarne.

Vous semblez avoir une prédilection pour la photo de portrait. Cherchez-vous à capter ce qui peut échapper à l’art de l’interview ?
La photographie est la continuité de l’interview. Avec le temps, un portrait en dit parfois plus que les mots. La vie d’un homme est inscrite sur son visage. Avec ce qu’il dit et ce qu’il cache. Mais on ne peut rien cacher dans une photo, elle dit tout et révèle tout, parfois à retardement. La peau est un parchemin, les yeux des phares, le voyage est inscrit sur le visage de chacun d’entre nous.
Le portrait invite à une relation intime, comme celle d’un médecin qui se doit de garder un secret. J’essaie de ne jamais manquer de respect à celui que je fixe dans mon viseur, car je vois ses doutes, ses peurs, ses certitudes et ses illusions dès les premières secondes.

Lorsque j’ai un rendez-vous pour une interview ce qui me stresse le plus sur le chemin, c’est le fait  de ne pas savoir la lumière que je trouverai sur place. Je ne travaille pas au flash, je ne maîtrise pas assez cet exercice, parfois à la lumière fixe mais le plus souvent à la lumière naturelle. Je ne mitraille pas mon sujet dans tous les sens, je lui parle, et n’appuie que quelques fois sur le bouton de l’obturateur, essayant de capter l’essence de notre rencontre.
Il m’est souvent arrivé de passer à côté de la photo, je n’en dormais pas en rentrant.
La photo m’apprend plus de mes erreurs que de mes réussites, comme une démarche cathartique beaucoup plus importante qu’elle n’en a l’air.

Ryan Gosling - Photo : Nikos Aliagas

Ryan Gosling – Photo : Nikos Aliagas

Est ce différent de photographier une personne célèbre, habituée à l’exercice, et un anonyme ?
Je vois d’abord l’être humain. Et lorsque la personne est célèbre, j’essaie de « l’humaniser », d’aller chercher ce qui la rend comme tout le monde, le miroir des loges de maquillage, a toujours été très utile. Pas seulement pour sa lumière mais surtout pour la posture de vérité à laquelle est confronté le sujet. Je leur demande souvent « qui voyez vous ? » et pendant qu’ils réfléchissent je les photographie, le reflet de soi amène une réflexion complexe, qui croit-on être ? Qui veut-on être ? Le miroir déforme nos certitudes alors qu’il est censé refléter ce que nous sommes.
Et il existe un laps de temps suspendu, quelques secondes avant le masque social ou artistique où la personnalité connue redevient celle qu’elle était avant la lumière. Les personnes de la « vraie vie » me renvoient à la nécessité d’être dans la vérité. Photographier une personne implique un respect réel,  je ne vole rien à un anonyme. Je m’efforce de comprendre sa vérité et à travers son visage tenter de capter l’universalité de son existence.
Un pêcheur grec ou cubain sont le même homme pour moi, la géographie, la couleur de peau, l’embarcation sont accessoires, c’est sa part « invisible » que je recherche. Son humanité.

Organisez-vous des séances spécifiques pour les shooting ou êtes-vous un photographe compulsif  qui ne se déplace jamais sans son appareil ?
Je pars du principe que ma journée débute avec un constat de toute façon fataliste. Combien de photographies vais-je encore être incapable de faire ?  J’ai toujours un boîtier et une carte mémoire près de moi, dans toutes circonstances et même quand je n’ai pas le temps ou la possibilité de le sortir, je prends la photo dans ma tête. Je l’imagine. Que ce soit dans le taxi ou dans la rue, mon esprit imprime et stocke des centaines d’images.
Mon téléphone me sert plus à photographier qu’à téléphoner. Et j’ai toujours un compact dont les batteries sont chargées au fond d’un sac. J’en ai parfois honte. La peur de passer
à côté de la photo. Je n’ai jamais pensé photographier pour publier ou exposer mes photos, c’est le processus de la photo qui m’a d’abord paru comme une évidence.

La photographie est souvent une mise à nu et une certaine forme de thérapie pour un photographe.
Oui comme je l’ai dit, un moment de catharsis; où je me débarrasse de toutes pensées parasites. Un moment de concentration où je deviens un autre, celui qui observe et qui ne juge pas, celui qui voit sans être vu. L’image ne juge jamais, c’est l’homme qui jauge. Photographier ce qui nous entoure c’est aussi être capable de comprendre ce qui nous anime à l’intérieur, les frontières de nos
possibilités, comme dirait Koudelka « je photographie toujours les mêmes gens, les mêmes situations, parce que je veux connaître les limites de ces gens, de ces situations – et aussi mes propres limites ».


ames-grecques-nikos-aliagas-lemonlemagDu 27 mai au 18 septembre, PHOTO12 GALERIE présente  « Âmes grecques », une exposition consacrée au travail photographique de Nikos Aliagas.

Parallèlement à sa carrière télévisuelle, Nikos Aliagas poursuit depuis toujours un travail photographique personnel. Dans ce monde qui bouge si vite, il veut capter un instant significatif, un regard, un mouvement, un détail. Une rencontre avec un homme ou un lieu. Ces instantanés, il les a faits d’abord pour lui. Puis est venue l’envie de les partager. Après les grands formats montrés à la Conciergerie dans l’exposition « Corps et âmes », il va plus loin et présente une quarantaine de tirages sur la Grèce. Sa Grèce, une Grèce éternelle. Des hommes fiers de leur passé, de leur histoire, de leur pays. Des lieux chargés d’émotions. S’il a choisi d’appeler cette exposition « Âmes grecques » c’est que chaque cliché cherche à révéler l’intime et l’indicible.

« Photographier la Grèce, le pays de mes ancêtres. Mais quel angle de vue saisir? Quelle réalité ? Celle des îles où ciel et mer s’épousent dans des dégradés de bleu, de blanc et de feu ? Immortaliser la Grèce éternelle, celle qui résiste encore à travers ses vestiges ? Ou enfin une Grèce des actualités, celle de la crise qui enlise et divise les gens ? Les images ne manquent pas, les paradoxes non plus. Ce qui m’attire le plus dans ce pays d’ombres et de lumières, c’est précisément ce que ne dit pas la photo, l’âme d’un peuple. Les silences d’un regard qui vous observe, l’habitacle mystérieux d’un bateau de pêche et les mains écaillées de son capitaine… La Grèce de l’errance et du voyage, là où hommes et femmes portent encore des prénoms millénaires, là où les dieux se métamorphosent dans un rayon de lumière puisque « le soleil est nouveau chaque jour » comme le murmure Héraclite. J’aime ce pays où les poètes s’interrogent plus qu’ils ne s’extasient au quotidien comme « le sel » si cher à Kazantzakis « qui empêche la vie de pourrir ».

La Grèce que j’aime photographier résiste inexorablement. Elle tient tête aux chimères, à ceux qui la prennent pour une autre, aux Cassandres qui ne voient que des pierres anciennes là où d’aucuns considèrent chaque parcelle de marbre millénaire comme le talisman de leur adn.Les âmes que je photographie ne craignent pas les vanités et les peurs de l’homme moderne, les âmes que je croise ignorent le temps ravageur, elles préfèrent suivre leur « kairos » et ne garder que l’essentiel, comme un rêve diurne où le noir et le blanc s’éloignent du cortège coloré des sirènes. »

Nikos Aliagas

Antoine Marquant

antoinem@antoinem.com

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